Portraits – Meriem El-Yajouri, 25 ans, Maroc

PORTRAITS DE SCIENTIFIQUES AFRICAINS EN SCIENCES DES PLANETES ET DE L’ESPACE

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Le développement de la recherche scientifique dans le domaine des sciences des Planètes et de l’Espace en Afrique repose en grande partie sur quelques individus qui consacrent leur vie à atteindre cet objectif, avec passion. L’Initiative Africaine pour les Sciences des Planètes et de l’Espace, qui a suscité un intérêt international, souhaite donner à ces hommes et ces femmes l’occasion de devenir plus visibles en partageant leurs expériences sur le site web de cette initiative.

Nous donnons la parole aujourd’hui à Meriem El Yajouri, une jeune femme Marocaine, passionnée par l’Astronomie et qui est à l’origine de l’opération SpaceBus au Maroc. Meriem a accepté de participer à cette série de portraits en répondant à quelques questions, retranscrites ici. Nous espérons que cet échange sera source d’encouragement et d’inspiration pour tous les jeunes qui se passionnent pour les recherches dans ce domaine.

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Peux-tu nous dire en quelques mots qui tu es, ce que tu fais en ce moment, et nous donner une idée de ton parcours ?

Je m’appelle Meriem et j’ai 25 ans. Je suis née et j’ai grandi au Maroc. À tout juste 20 ans, j’ai quitté le cocon familial pour m’installer à Paris. Après un master 1 physique fondamentale à l’université Pierre et Marie Curie, j’ai suivi les cours du master 2 recherche « astronomie, astrophysique et ingénierie spatiale » de la région Île-de-France.

Actuellement, je suis en troisième année de thèse à l’Observatoire de Paris sous la direction de Rosine Lallement. Financé par le DIM ACAV (Domaine d’Intérêt Majeur Astrophysique et Conditions d’Apparition de la vie), mon sujet de thèse porte sur les bandes interstellaires diffuses (ou DIBs). Les DIBs tracent très certainement le plus grand réservoir de matière organique dans la Galaxie mais les espèces responsables de ces absorptions dans les spectres stellaires ne sont pas encore identifiées. Comprendre la nature, l’évolution et le rôle de cette matière dans le cycle de formation stellaire est un enjeu essentiel pour l’astrophysique, le lien entre ces macromolécules et l’apparition de la vie l’est également. En effet, les matériaux organiques présents dans les comètes et dont la contribution à l’apparition de la vie est défendue par beaucoup de scientifiques sont en effet probablement d’origine interstellaire. Toute information d’un nouveau type sur les DIBs est donc potentiellement importante.

En parallèle à mes travaux de recherche, j’ai donné des cours et travaux dirigés à l’université Paris Diderot. Cette année, je suis médiatrice scientifique au palais de la découverte.

A quand remonte ton intérêt pour l’astronomie, et qu’est ce qui l’a suscité ?

D’aussi loin que je me souvienne, je voulais devenir Astrophysicienne! Lorsque je partais en vacances chez mes grands-parents à Ouezzane, une petite ville située au nord-ouest du Maroc, je passais mes soirées à manger des figues et à contempler le ciel pour identifier les constellations.

Mais mon intérêt pour l’astronomie s’est réellement concrétisé le jour où j’ai réalisé que je voulais poursuivre dans un domaine pluridisciplinaire qui croise des techniques variées, j’aimais beaucoup les maths, la physique, l’histoire des sciences, l’art et la philosophie. Et quoi de mieux que l’astronomie pour avoir accès à tout ça ! Là, l’envie de continuer en astronomie s’est installée comme une évidence.

 Y-a-t-il des rencontres qui ont été déterminantes dans ton parcours jusqu’ici ?

Oh que oui ! Je puisais (et puise encore) mon énergie d’une multitude de personnes inspirantes et ça s’est fait dans la durée.

Paradoxalement, ce sont les personnes sceptiques ou aigries qui ne croyaient pas en moi qui me motivaient le plus. C’est comme si on me lançait un défi, et plus déterminée que jamais à leur prouver le contraire, je persévérais et ça me boostait énormément !

Quel rôle jouent tes amis et ta famille dans tes activités dans ce domaine ?

Au début, ils avaient une certaine appréhension. Mais rapidement ils ont réalisé que ce n’était pas qu’une simple passion mais un projet de vie.

Le soutien qu’ils m’ont apporté m’a réconfortée dans mes choix.

J’ai une pensée particulière pour mes parents qui n’ont ménagé aucun effort pour me permettre d’être dans le meilleur confort possible pour poursuivre mes études.

Quelles actions en astronomie as-tu initié dans ton pays ? Que fais-tu pour partager ta passion ?

J’ai relevé le défi d’organiser un bus de l’espace pour la promotion de l’astronomie dans mon pays. Pendant tout le mois d’Octobre 2016, SpaceBus a sillonné 17 villes à travers le Maroc sensibilisant ainsi plus de 13 000 personnes de tout âge et de toutes catégories.

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Le SpaceBus sur les routes du Maroc

L’idée du SpaceBus Maroc m’était venue en Octobre 2015, après une rencontre avec des chercheurs de l’Observatoire de Paris qui avaient participé au SpaceBus Sénégal. J’ai été séduite par l’idée et j’avais envie de faire bénéficier mon pays d’une telle initiative.

En mai 2016, j’ai fondé l’association SpaceBus Maroc et tout au long de ma première année de thèse, j’ai consacré mon temps libre à réaliser progressivement ce projet qui me tenait à cœur. Et comme il y avait une nécessité de rencontrer des gens et de mettre en place une équipe, j’ai eu recours à plusieurs associations d’astronomie amateur et à plusieurs expertises au niveau scientifique et organisation en France et au Maroc.

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A l’intérieur du Space Bus Maroc

Le Maroc dispose-t-il d’observatoires et de moyens d’observations ? Si oui, lesquels. Peut-on faire de la recherche à partir de ces moyens d’observations ?

Situé à 2700 m d’altitude dans les montagnes de l’Atlas au sud de Marrakech, l’Observatoire de l’Oukaïmeden est le premier observatoire professionnel au sein de l’université marocaine.

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L’Observatoire Universitaire de l’Oukaimeden, dans les montagnes de l’Atlas, dirigé par le Prof. Zouhair Benkhaldoun, à l’Université Cadi Ayyad, Marrakech.

Aujourd’hui, l’Observatoire a acquis une notoriété internationale en créant plusieurs collaborations avec des chercheurs du monde entier et en se positionnant parmi les 10 meilleurs au monde dans la découverte des petits corps du système solaire, s’ajoute à cela la découverte récente du système extrasolaire TRAPPIST-1 à laquelle l’Observatoire est associé. Il s’agit là d’un travail de longue haleine de nos chercheurs marocains. Une belle réussite !

Par ailleurs et de toute évidence, le Maroc est un pays qui dispose de plusieurs atouts : sa topographie diversifiée, la qualité exceptionnelle du ciel, la stabilité politique et la proximité géographique avec l’Europe. Il est donc très bien positionné pour l’hébergement de projets de grande envergure et de construction de grands télescopes.

Ces observatoires organisent-ils des activités pour le grand public ?

Nous avons au Maroc une dizaine d’associations d’astronomie amateur. Ce tissu associatif à la fois riche et très actif joue un rôle central dans la diffusion des sciences auprès du grand public. La plus ancienne est l’Association d’Astronomie Amateur de Marrakech (3AM) qui est associée à l’Observatoire de l’Oukaïmeden depuis sa création en 1999. Cette association intervient régulièrement au niveau national pour promouvoir l’astronomie et les sciences de l’espace. Je suis heureuse d’avoir été fraîchement élue au sein du bureau de l’association. Cette année nous avons organisé la 18ème édition du festival d’astronomie de Marrakech, le rendez-vous annuel des astronomes amateurs et qui représente un événement culturel et scientifique phare de la région.

Quels obstacles et quels soutiens rencontres-tu pour parler d’astronomie dans ton pays et construire des activités dans ce domaine ?

Je me rappelle d’une remarque que j’ai eue de la part d’un collègue : « tu portes un projet avec trois désavantages : tu es jeune, femme et encore étudiante ». Mais contre toute attente, les gens ont envie de me soutenir car ils ont justement envie d’encourager les étudiants, ils ont de l’espoir dans la jeunesse et ils veulent voir plus de femmes militer et combattre dans le milieu scientifique.

On n’est pas dans un monde de Bisounours, loin de là… mais il se passe des choses et j’ai choisi le camp des optimistes.

SpaceBus en est la preuve, cette réalisation est le symbole du soutien et de l’implication que plusieurs organismes publics et privés, banques, entreprises et fondations adressent à ceux qui font vivre la communauté civique. Ensuite il y a tous les volontaires et bénévoles qui ont consacré leur temps et leurs compétences pour contribuer au succès et la diversité scientifique du Spacebus Maroc. Sans eux, ce projet n’aurait pu voir le jour.

Certains pensent qu’il est difficile d’investir dans les sciences fondamentales dans des pays qui font face à d’autres priorités dans le domaine de la santé, de la nutrition, ou de la sécurité par exemple. Que peux-tu répondre à cela ? A ton avis, que peut apporter l’astronomie à un « pays émergent » ?

Il faut de tout pour faire un monde ! Aujourd’hui, nous avons besoin d’agriculteurs, de médecins, d’ingénieurs, d’écrivains, de philosophes, d’artistes, de musiciens … mais on ne peut en aucun cas négliger la priorité du domaine de l’éducation et de l’enseignement scientifique. Et il se trouve que l’astronomie est une science qui fait intervenir plusieurs disciplines et apporte une charge culturelle très forte.

L’astronomie, au-delà de sa dimension éducative, c’est également un message de stabilité, d’ouverture et de tolérance, un message inspirant pour toutes les générations. L’astronomie, c’est s’interroger sur notre place dans l’univers, apprendre sur l’histoire de notre existence, notre histoire.

La question qu’on devrait se poser alors est la suivante : Notre civilisation aurait-elle pu évoluer avec un ciel gris sans étoiles ?

Tu  prépares une thèse à l’observatoire de Paris, est ce que l’accès à cette formation a été simple pour toi, quels obstacles as-tu eu à surmonter ?

C’était pas du gateau !

Les début furent difficiles. Le domaine de la recherche est très compétitif, et les attaches, le mal du pays et le niveau exigé par cette formation ne facilitent pas la tâche. C’est un véritable parcours du combattant surtout pour un étudiant expatrié, mais quand on y croit, on s’accroche et on se donne tous les moyens, ça finit par payer.

Quels sont tes projets après ta soutenance de thèse, envisages tu de revenir au Maroc, si oui, que penses tu pouvoir apporter à ton pays en astronomie/astrophysique ?

Par manque de visibilité, je ne saurai répondre à cette question. Peut-être le jour où je quitterai les bancs de l’école ? (sourires …)

Pour l’instant, j’ai encore envie d’apprendre et de développer de nouvelles compétences. Sur le court-terme, j’envisage de mener des travaux de recherche dans le cadre d’un post-doctorat aux Etats unis ou en Europe.

Une chose est sûre, j’ai très envie de retourner un jour à mon pays et d’apporter ma pierre à l’édifice de la recherche au Maroc.

Pour conclure, pourrais tu partager une histoire, une anecdote, qui a marqué ton parcours ou tes efforts pour promouvoir l’astronomie au Maroc ? Pourrais-tu aussi nous dire tes attentes par rapport à l’Initiative Africaine pour les Sciences des Planètes et de l’Espace.

SpaceBus Maroc, c’est une expérience formatrice, enrichissante et humaine grâce à laquelle j’ai appris énormément de choses mais ce que je retiens surtout c’est qu’il est indispensable, pour nous, de ne pas rester immobile et de continuer à transmettre et à mener ce combat d’ouverture et d’éveil scientifique. Donc il était temps pour l’Initiative Africaine pour les Sciences des Planètes et de l’Espace ! Je suis convaincue qu’avec toutes ces bonnes volontés et en unissant nos forces, l’initiative réussira à enfanter de très beaux projets, et j’ai accepté de faire partie de son comité de pilotage.

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Pour conclure, je partage le témoignage touchant d’un ami après son expérience du SpaceBus Maroc et qui résume parfaitement ma pensée :

” Une impression générale :

La diversité. Géographique, avec les montagnes, l’océan et le sable. Humaine surtout, avec la variation des visages, des langues et des âges. Du vieillard à l’écolière, on retrouve souvent les mêmes regards, émerveillés d’un éclair de lucidité à la lumière de l’oculaire. Bien sûr ce n’est pas toujours le cas, certains sont incrédules ou déçus, s’attendaient à mieux, ou ne s’attendaient à rien étant seulement là par curiosité. D’autres au contraire connaissent déjà, ils se sont d’ailleurs construit leur propre fenêtre sur le ciel, des télescopes qu’on ne trouve pas dans les catalogues. Impressionnant ce qu’on peut faire avec une roue de bicyclette ou un moteur de parabole. C’est au cœur de ce fouillis foisonnant que le Spacebus nous a frayé un chemin et ça, ça ne s’oublie pas.”

Propos recueillis par David Baratoux et Hasnaa Chennoui-Aoudjehane pour l’AFIPS.

2 thoughts on “Portraits – Meriem El-Yajouri, 25 ans, Maroc

  1. Pingback: Portraits – Meriem Elyajouri, 25 years old, Morocco – Africa Initiative for Planetary and Space Sciences

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